
La coque d'un brise-glace fend la banquise qui s'effrite et s'incline. Divisées en deux territoires, les écorces glaciales blanches et coupantes vibrent en leurs extrémités bouillonnantes, bleues-ciel, hallucinogènes et titanes. Le téméraire navire force les passages et s'enchevêtre dans cet horizon craquant, piégeur. L'air est sec et piquant, il attaque le coeur des hommes pris de spasmes. Leurs yeux pleurent et leurs poumons s'affolent. Alors, l'odeur du froid gagne l'esprit d'une femme sur le pont. Une goutte de Rose dans cet océan de pureté et la couleur de ce monde lui offre un blanc tellement beau, spécial, fin comme l'arête d'un éveil au bord d'un parfum lointain. La fleur devient reine, juchée sur cet état sans limite. Christa a découvert une couleur, une senteur, une prose, un rose de blanc. La nature se divise et se resserre, cristallisant deux mondes, l'éphémère et le puissant, le tragique et l'improbable. Christa, entremetteuse, est figée. Dans une cabine, des formules naissent entre un sextant et une écharpe rose chaude de peau. Une lumière intense traverse les étoiles givrées. Le papier est éclatant, elle baptisera l'élixir Rosier Ardent. |

La médina est calme, tout est subtilement captif. Le temps semble s'être agrippé aux atlas marocains. Ici, aux portes du désert, les sables ont avalé les dernières préoccupations des hommes. Une demeure est cachée dans un jardin riche et minutieux maintenu par des mains sacrées. Les fenêtres sont percées par un millier de lumières qui criblent les chambres vides. Ce matin, les femmes sont jardinières, ce soir leurs onguents se mêleront aux fumées bleues d'encens, leurs poignets joueront les cobras, leurs hanches briseront la glace des hommes sévères. Les grelots d'argent seront accompagnés des tambours et des claquements de paumes. Le cliquetis du maichor rythmera les ondulations de ces ventres chamanes. La terre du jardin sentira le jasmin tiède et la rose repue de soleil et d'eau du soir. Nerveusement, le peintre écrase une grande pâte de titane gainée de mucus. Il respire avant de plonger corps et âme dans ce dédale de voluptés au goût de harem. Il a besoin de rouges, d'ocres et de pigments dorés, de boire son café comme un homme qui doit partir. L'homme fixe sa toile, son pinceau épileptique simule son parcours avant de toucher le lin. Un lent projet, une reptation qui conduira le rêveur aux confins de ses fantasmes, rendre visible l'odeur. |

Je rêve dans ma yourte. Mes chevaux dorment contre le vent. Les crinières sont des flammèches qui me servent de boussole. Je suis mongole. Je vais bientôt lever le camp. Il fait chaud, le poêle dévore mes derniers bois. La lune rousse est mon temple, les faucons sont ses gardiens. Ils crient dans le ciel gris-froid, ils épient l'équilibre de cette terre de misères et d'héroïsme. Ca sent bon le feu. Les khöömii de ma femme qui prépare le repas me bercent au delà des steppes brûlées. Je galope au firmament d'une bataille rouge. Je suis Gengis Khan, un coeur en rage, explosif, je suis tendu jusqu'aux talons, comme un arc qui grince pour gagner le silence de la prophétie. Je suis engagé, aveuglé et sensible. L'amour de ma femme me porte, il me promet, il peint des escaliers dans le ciel. Alors, je grimpe sur la coline, je lève les poings face à une armée de cinquante mille coeurs hurlant un chant glorieux qui crève les tympans de mes ennemis. |

Cassandre gît dans un marécage de casques d'acier qui rendent les hommes sourds. Cassandre crie toute sa vérité. Elle replace sa tunique de soie et de sueur en suppliant Apollon. Cassandre est mortelle, sa beauté est divine et son âme grésille. Elle est devenue la proie des hommes et des dieux. Son parfum voyage entre les colonnes, ses voiles sèment des vents nacrés. Sa chevelure rousse est une torche vive qui libère un feu d'ambre. La reine de beauté hurle telle une louve cernée par la horde humaine. |

Christa lit Stendhal sous un chevet à franges. De sa voix douce, elle me dit d’un air mutin : |
